Apocalypse, cannibalisme et truites : The Road, Cormac McCarthy


Nous changerons bientôt de décennie, l’an 2000 est clairement une chose du passé, on pourrait penser que les peurs et les phantasmes millénaristes sont derrière nous, et pourtant jamais l’Apocalypse ne s’est aussi bien portée. C’est particulièrement vrai à Hollywood. On pense à tous ces films sortis ces dernières années, parmi lesquels Le jour d’après, Prédictions, ou encore 2012

Bientôt sur nos écrans, The Road (La route), adaptation du roman de Cormac McCarthy paru en 2006 dans sa version originale. Un roman qui a reçu de nombreux prix (dont le Pulitzer), une adaptation ciné qui ne peut qu’intriguer. Un acteur principal généralement convaincant (Viggo Mortensen, magistral chez Cronenberg : A History of Violence, Les promesses de l’ombre), une bande-son composée par les meilleurs musiciens australiens qui soient (Nick Cave et Warren Ellis, compagnon de route de Nick Cave au sein des Bad Seeds et violoniste du trio Dirty Three), un précédent ouvrage de Cormac McCarthy porté à l’écran par les frères Cohen avec brio (No Country for Old Men)… c’est presque trop d’ingrédients du succès réunis à l’avance.

Pour me faire une idée, je suis donc allé lire The Road dans le texte, quelques jours avant la sortie du film en salles (le 2 décembre en France). Il faut sacrément s’accrocher : aucune note d’espoir ou presque dans ce récit de la lutte pour la survie d’un père et de son fils, dans un monde post-apocalyptique d’une noirceur implacable. Si on ne sait rien de la catastrophe qui a plongé le monde dans l’état qui est le sien dans le livre (accident climatique ? feu nucléaire ?), rien ne nous est épargné en revanche des épreuves que traversent le père et son petit garçon. Le livre nous fait vivre, presque en temps réel, le calvaire quotidien de leur marche vers le sud, le long de la « route » (une ancienne autoroute dévastée par le cataclysme). L’auteur décrit avec beaucoup de minutie les moindres détails de la marche, des petits gestes du quotidien destinés à assurer la survie (chercher de la nourriture, réparer un réchaud à gaz, se fabriquer des vêtements…), mais aussi de l’horreur rencontrée en chemin (brigands cannibales, mises en scène macabres, troupeaux humains réduits en esclavage ou utilisés comme garde-manger, etc.).

Beaucoup de choses ont déjà été dites ou écrites sur la relation père-fils qui forme le thème central du roman, (et le us vs. them, good guys vs. bad guys) ou sur le questionnement éthique soulevé par leurs actions. On voit ainsi le garçon s’affirmer peu à peu dans le dialogue avec son père, jusqu’à marquer sa désapprobation vis-à-vis des méthodes parfois très (trop ?) égoïstes et sécuritaires que celui-ci emploie pour se protéger de ses semblables. Ils rejouent à leur façon l’opposition entre pragmatisme et idéalisme, entre survie nécessaire et élans de solidarité. D’autres commentateurs ont vu aussi dans cette sorte d’expérience de survie dans un milieu hostile à toute vie une mise en garde écologiste.

Avec ce roman, c’est en tout cas tout un pan de mythe de l’Amérique qui en prend un coup. On est bien loin du chant lyrique des grands espaces, de la conquête de l’Ouest, de la liberté du voyageur vantée entre autres par Jack Kerouac (oui, l’auteur de On The Road, Sur la route !) et les écrivains et poètes de la génération beatnik. Fait surprenant d’ailleurs, à la toute fin du roman, un des (jusque là hypothétiques) good guys recueille le petit garçon, trois jours après la mort de son père, et lui fait cette remarque :

« If you stay you need to keep out of the road. I dont know how you made it this far. But you should go with me. You’ll be all right. » (p.283)

Comme si, depuis le début, le père et l’enfant avaient toujours eu tort de se raccrocher à la route comme seul espoir de les guider vers le sud et son climat plus clément… On devine, à demi-mots, que le petit garçon va désormais cheminer, avec eux, à l’écart de tout, dans les forêts, les montagnes, les endroits les plus sauvages et les plus inaccessibles. Le livre se termine d’ailleurs, au tout dernier paragraphe, par une drôle d’ode à la truite de ruisseau, symbole de forces chthoniennes, ancestrales, d’un monde qui a été et ne sera plus, qui ne pourra être réparé. Les motifs figurant sur leurs écailles sont « des cartes, des labyrinthes », et « dans les profondes gorges où elles vivaient toutes choses étaient plus anciennes que l’homme et bourdonnaient de mystère »…

« Once there were brook trout in the streams in the mountains. You could see them standing in the amber current where the white edges of their fins wimpled softly in the flow. They smelled of moss in your hand. Polished and muscular and torsional. On their backs were vermiculate patterns that were maps of the world in its becoming. Maps and mazes. Of a thing which could not be put back. Not be made right again. In the deep glens where they lived all things were older than man and they hummed of mystery. » (p.286-287)

Ici, le mythe de la route s’effondre, au profit d’une conclusion austère, quasi mystique, et qui pourrait même pencher du côté de « l’écologie profonde » (deep ecology). Un courant qui place l’homme et son environnement sur un pied d’égalité, et a même donné naissance à des mouvements hostiles à l’humanité, allant jusqu’à préconiser un sabordage de la race humaine comme seul moyen de sauver la Terre et les autres espèces…

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