« Mon nom est Ensor. James (art) Ensor » : James Ensor au Musée d’Orsay, Paris, du 20 octobre 2009 au 4 février 2010


Je suis un artiste belge, né à Ostende en 1860 et mort en 1949, à la fois vaguement familier et encore relativement méconnu du grand public. Partagé entre inspiration classique (les maîtres flamands) et coups de génie modernes, j’ai produit une œuvre (peintures et dessins essentiellement) éclectique et fascinante, dont le Musée d’Orsay, à Paris, propose une rétrospective jusqu’au 4 février 2010.

James Ensor, Le lampiste, 1880Fortement influencé par l’école flamande, je produis à l’âge de vingt ans des tableaux dans la veine réaliste, mais témoignant déjà d’une recherche originale et poussée sur les volumes (Le Lampiste, une œuvre qu’on dirait pré-cubiste, datant de 1880) et la lumière (Après l’orage (1880) ou La Grande vue d’Ostende (1884) préfigurent tous deux les impressionnistes).

Tout athée que je sois, je traverse ensuite une crise mystique, ou plus exactement christique, qui me fait me frotter aux sujets bibliques, et m’amène à me comparer à la figure du Christ (de L’Entrée du Christ à Jérusalem, 1885, à L’Entrée du Christ à Bruxelles, 1889, que je peins cette fois-ci sous mes propres traits). Je vois en effet dans les outrages et le supplice que la foule lui inflige un reflet de mes propres souffrances face à l’incompréhension du public et de la critique. Artiste narcissique et égotiste par nature, je peins ou dessine pas moins de 112 autoportraits, et brocarde violemment le milieu bourgeois, la critique artistique et les pouvoirs politiques de mon époque.

James Ensor, Squelettes se disputant un hareng saur, 1891Pas homme à me laisser abattre pour autant, je pratique l’autodérision avec férocité souvent, jubilation aussi. Je fais mien le sobriquet « hareng saur » (=art Ensor) que m’attribue la critique (le sublime Squelettes se disputant un hareng saur, 1891). Je dénonce le grotesque et la bassesse de mes contemporains à travers les figures des masques de carnaval de mon pays flamand et de squelettes tout droit issus des vanités du Moyen-Âge (memento mori...). James Ensor, La Mort et les masques, 1897Ces masques à la fois féroces et joyeux, sinistres et éclatants de couleurs, prennent une telle place dans mon œuvre, à partir de 1883, que je finirai par être connu comme le « peintre des masques » – épithète à la fois très parlante et un peu réductrice, qui m’est attribuée par mon compatriote Emile Verhaeren. Mes œuvres les plus connues, L’Intrigue (1890) et La Mort et les masques (1897), illustrent le mieux cette période de mon travail.

Mes sources d’inspiration sont assez bien connues et documentées, et bien mises en lumière dans le parcours que propose l’exposition du Musée d’Orsay :James Ensor, Ensor aux masques ou Ensor entouré de masques, 1899 peintres fantastiques du Moyen-Âge (Jérôme Bosch dans mon tableau Les terribles tribulations de Saint Antoine, 1887), maîtres flamands (Rembrandt, Rubens auquel je rends un hommage parodique dans mes autoportraits tels que Autoportait au chapeau fleuri, 1883-1885 ou Ensor aux masques, 1889) ou espagnols (Goya), inspirations japonisantes (masques du théâtre Nô, dont je possède une étonnante collection, et que je mets en scène dans des tableaux sibyllins comme le fascinant Étonnement du Masque Wouse, 1889), et, encore plus près de moi, le mouvement Symboliste.

Si l’exposition remonte bien aux sources de mon inspiration, elle ne dit rien en revanche d’une éventuelle filiation. Par mon art et mon attitude parfois sans concessions, je ferais pourtant un bon père putatif de quelques-unes des figures du dessin et de la peinture underground de la deuxième moitié du XXème siècle, voire du début du XXIème siècle. Et pourquoi pas, après tout ? N’ai-je pas, sûr de mon art et de ma valeur, annoncé que « mes recherches (…) précèdent celles des Impressionnistes », et clamé ensuite mon influence sur les mouvements picturaux majeurs du début du XXème siècle (cubisme, expressionnisme…) ?

James Ensor, L'Homme de douleur, 1891J’aime imaginer l’impression que ma série dessinée Les Auréoles du Christ ou les Sensibilités de la lumière (et en particulier La Crue. Le Christ montré au peuple, 1885), avec son gigantisme, ses couches crayonnées au rendu presque organique, a pu produire sur le père d’Alien, H.R. Giger. Mon autoportrait déguisé L’Homme de douleur (1891), qui mêle le visage d’un Christ aux couronnes d’épines aux traits grotesques d’un masque Nô, avec ses rides creusées, ses sillons de sang, ses yeux exorbités, Nick Blinko, Unnatural Historya probablement croisé un jour le regard du pape de la B.D. underground Robert Crumb. Et que dire enfin des dessins du punk, goth-rocker et Outsider Artist (une forme britannique de l’Art Brut) Nick Blinko, sinon qu’ils sont pour certains d’entre eux un hommage macabre et exalté à mes propres foules et paysages de masques ?

Vous ne connaissiez peut-être pas vraiment mon nom, ni mes œuvres. Je suis un artiste belge, né en 1860 et mort en 1949, à la fois vaguement familier et encore relativement méconnu du grand public…

Mon nom est Ensor. James (art) Ensor.

James Ensor au Musée d’Orsay, du 20 octobre au 4 février 2010. Informations et renseignements pratiques sur le site Internet du Musée d’Orsay.

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