Lévi-Strauss, la burqa et le législateur


Qui s’en souvient ? Dans son best-seller Tristes Tropiques, Claude Lévi-Strauss, disparu il y a quelques mois, avait un avis bien arrêté sur la burqa. Le livre se conclut en effet par un « Retour » (titre de la neuvième et dernière partie) en forme de détour par une comparaison argumentée de trois grands systèmes religieux : bouddhisme, christianisme et islam. L’auteur raconte notamment, au chapitre XXXIX, ses pérégrinations dans le Pakistan des années 1950. L’Islam en prend pour son grade…

« En la préconisant (la tolérance), le Prophète les a placés (les fidèles) dans une situation de crise permanente, qui résulte de la contradiction entre la portée universelle de la révélation et l’admission de la pluralité des fois religieuses. Il y a là une situation paradoxale, au sens pavlovien, génératrice d’anxiété d’une part et de complaisance en soi-même de l’autre, puisqu’on se croit capable, grâce à l’Islam, de surmonter un tel conflit. (p.481)

(…) Tout l’Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l’esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d’une très grande (mais trop grande) simplicité. D’une main on les précipite, de l’autre on les retient au bord de l’abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique avec sa coupe compliquée, ses guichets en passementerie pour la vision, ses boutons-pression et ses cordonnets, le lourd tissu dont il est fait pour s’adapter exactement aux contours du corps humain tout en le dissimulant aussi complètement que possible. Mais, de ce fait, la barrière du souci s’est seulement déplacée, puisque maintenant il suffira qu’on frôle votre femme pour vous déshonorer, et vous vous tourmenterez plus encore. (p.482)

(…) La volonté de se confondre est d’ailleurs accompagnée par le besoin de se singulariser comme groupe, ainsi l’institution du purdah (ségrégation des femmes) : « Que vos femmes soient voilées pour qu’on les reconnaissent des autres ! » (p.482)

Et de conclure, sur cette religion qu’il admire par ailleurs, sous bien d’autres aspects :

« Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables; car s’il ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. » (p.484)

En relisant ce livre paru en 1955, je m’extasiais devant ses qualités littéraires, la justesse de certaines de ses analyses, et la profondeur, ainsi que la subjectivité assumée, de ses prises de positions (lire l’article « Lévi-Strauss et moi dans un champ de betteraves »). A l’heure où le projet de loi sur l’interdiction du port de la burqa arrive en Conseil des Ministres (examen prévu ce mercredi 19 mai), j’avoue que la dureté du regard que Lévi-Strauss porte sur l’Islam me laisse perplexe.

Que faire de ces arguments anthropologiques aujourd’hui ? Devons-nous comparer deux systèmes, et donc déterminer implicitement lequel est le « meilleur » ? Quelle part de ce diagnostic reste valable, soixante ans plus tard ? Peut-on comparer le Pakistan des années 1950 et la France des années 2010 ? Quant au législateur français d’aujourd’hui, s’est-il inspiré d’arguments anthropologiques ? moraux ? religieux ? Quelle place pour une réflexion sur les « droits des Femmes » ? Et l’opportunisme politique, dans tout ça ? Difficile d’y voir clair dans ce débat…

J’ai peur qu’en admettant la justesse de l’analyse de Lévi-Strauss, il faille aussi admettre, comme corollaire, l’idée d’une espèce de « tare » originelle de l’Islam, quelque chose qui rendrait son mode de pensée radicalement irréconciliable, incompatible avec tout le reste (et pas seulement « l’Occident », d’ailleurs). De quoi donner évidemment du fil à retordre à notre concept de laïcité (qui, rappelons-le, n’est pas le bannissement de toute religion hors de l’espace public, mais l’organisation de la libre cohabitation des fois et pratiques religieuses dans ce même espace). Ce n’est pas de très bon augure…

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