La fin des Lumières en Île-de-France


Ça a l’air innocent, juste un entrefilet dans le Direct Matin daté de ce jour (11 mai 2010) , et titré « 128 km de routes dans le noir » :

La moitié des routes nationales d’Ile-de-France plongées dans le noir. Cette mesure radicale sera mise en place demain soir en banlieue parisienne par la direction interdépartementale des routes d’Ile-de-France (Dirif).

D’ici à juillet, 128 km de routes seront progressivement éteints afin de réaliser des économies d’énergie et de réduire le nombre d’accidents. Sur l’A15, non éclairée depuis octobre 2008, l’accidentologie a en effet « diminué de 30%, les conducteurs sont plus vigilants et roulent moins vite », explique-t-on à la Dirif. En outre, elle envisage à terme une économie de 6 000 tonnes de CO2, soit l’équivalent de 45% de la consommation énergétique de l’éclairage des 243 km de routes nationales éclairés aujourd’hui dans la région.

Passons sur l’aspect surprenant et contre-intuitif de l’équation « moins de lumière = moins d’accidents », et attardons-nous sur l’équation « moins de lumière = moins d’énergie gaspillée » – donc, également bon pour l’environnement, bon pour la planète.

Osons ici un parallèle audacieux. Notre modernité s’est construite sur un modèle hérité des Lumières, plaçant l’homme au centre de toutes choses (vs. la religion, le divin sous l’Ancien Régime). Depuis la seconde moitié du XXème siècle, de puissants courants tiraillent la modernité dans tous les sens : nous sommes entrés dans le postmodernisme.

Certaines versions de ce postmoderniste sont mêmes franchement antimodernes. Ainsi des mouvements écologistes « durs » (comme la deep ecology aux États-Unis), qui nient la primauté de l’Homme sur Terre, et redonnent la première place à la Nature. Certains vont parfois jusqu’à souhaiter l’extinction de la race humaine afin de préserver le reste de la biodiversité, comme le VHEMT (Voluntary Human Extinction Movement, ou « Mouvement pour l’Extinction Volontaire de l’Humanité ») – prononcer vehement, soit « véhément » en français.

Et voici donc que l’on nous propose d’éteindre les lumières pour protéger la planète

Voilà qui me rappelle, dans un genre moins cérébral mais tout aussi engagé, le titre « Here Comes the War » qui ouvre l’excellent album The Love of Hopeless Causes (déjà tout un programme en soi…) du groupe post-punk britannique New Model Army, sorti en 1993. Pour faire court, ce titre raconte l’insurrection de la génération de nouveaux-nés d’aujourd’hui contre les injustices sociales et économiques, et, tout particulièrement, les dégradations infligées à notre environnement…

« The oil burns in thick black columns, the buzz saws echo through the forest floor… »

« Le pétrole brûle en épaisses colonnes noires, le bruit des tronçonneuses résonne à travers la forêt… »

…et leur besoin de prendre les armes pour rédimer tout ça…

« They break like waves of hunger and desire upon these eroded shores… » « …the riot season is here again… » « Here comes the war. Did you think we were born in peaceful times? »

« Ils viennent se fracasser comme des vagues de faim et de désir sur ces rivages érodés… » « …c’est de nouveau la saison des révoltes… » « Voici venir la guerre. Vous pensiez que nous étions nés en temps de paix? »

…pour, dans un dernier cri final et primal, littéralement « éteindre les lumières sur l’âge de la raison » (= ici, le XVIIème siècle rationaliste qui précède immédiatement l’époque des Lumières »)

« …put out the lights on the Age of Reason »

Le Dirif et Justin Sullivan (chanteur, guitariste, parolier et frontman de New Model Army), même combat ?

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