La musique pour le peuple ! – Nicolas Juillard au Palais de Tokyo, du 1er au 30 septembre 2009


Music for Masses #2, Nicolas Julliard - (c) Palais de Tokyo 2007

Nicolas Juillard, jeune artiste français établi à Taipei, expose Music for Masses #2 au Palais de Tokyo jusqu’au 30 septembre. Une œuvre présentée dans la rubrique « Répondeur » de la newsletter du Palais de Tokyo.

Le concept de Music for Masses #2 : un dispositif-machine capte les ondes FM en transit dans l’espace public et en restitue des bribes, sous la forme d’un flux sonore continu mais chaotique, également décrit comme un « chant dada médiatique ». La note de présentation de l’œuvre évoque les travaux d’expérimentation sonore de Brian Eno et d’Erik Satie. Le résultat, on s’en doute, est assez déroutant.

L’œuvre est accessible sur internet, diffusée sous la forme d’un podcast, utilisé ici comme  forme moderne du répondeur téléphonique. Au-delà de la référence à Eno et Satie, cela m’inspire plusieurs remarques.

Depeche Mode - Music For The Masses

La référence à Depeche Mode, tout d’abord. Voulue ou non, mais en ce cas la coïncidence serait bien extraordinaire : Depeche Mode a sorti en 1987 un album intitulé Music for the Masses. Cet album, et notamment les singles Never Let Me Down Again, Strangelove et Behind the Wheel, ont reçu un très bon accueil du public. Il s’agit probablement d’un des albums les plus populaires de leur discographie. La pochette est illustrée par l’image ci-contre (à comparer avec le dispositif conçu par Nicolas Juillard…).

La notion de répondeur, ensuite. La qualité de la reproduction sonore par téléphone est en général très médiocre, comparée à la qualité d’un vinyle, d’une platine CD, ou même d’un format électronique compressé (MP3…). Souvent, la musique d’attente diffusée sur le répondeur d’une entreprise, d’une administration, est bien plus pénible à écouter que le flux généré par la machine de Nicolas Juillard.

Enfin, le système de captation de bribes d’ondes FM et de leur mise bout-à-bout dans un flux me rappelle irrésistiblement le procédé de cut-up mis au point par Bryon Gysin, et popularisé par Williams S. Burroughs et leurs collègues de la génération Beatnik (Gregory Corso,  Jack Kerouac, John Giorno…). Le cut-up consiste à découper un texte existant (article de journal, pages d’un livre, brochures, etc.) pour en réassembler les mots, phrases ou paragraphes afin de donner naissance à un nouveau texte, fruit du hasard, de l’expérimentation, de la distorsion.

Là aussi, je ne sais pas si l’intention est manifeste de la part du Palais de Tokyo, mais il se trouve que John Giorno, suite à sa rencontre avec Bryon Gysin et sa découverte du cut-up, se lance dans l’expérimentation poétique. Il met notamment au point, en 1968, Dial-a-poem, un service téléphonique de masse qui propose à ceux qui l’appellent des fragments de poésie récitée à voix haute, préalablement enregistrés sur les bandes de quinze répondeurs préparés à cet effet. Ce service connut un succès phénoménal (les appels se comptèrent en millions), et existe toujours à l’heure actuelle, sous des formes diverses (sites Internet…). John Giorno prétend, probablement à juste titre, que son invention précède en fait la déferlante de services téléphoniques de masse (payants et orientés « business« , cette fois-ci…) tels que taxis à la demande, cours de bourse en direct, et, bien entendu, téléphone rose.

Intéressant de constater que l’un des télé-services phares des trente dernières années a en fait été initié par un poète, à des fins artistiques… Une filiation qui fera sûrement plaisir aux défenseurs d’un Internet libre, désintéressé et créatif, tout utopique que cela puisse paraître par ailleurs !

Nicolas Juillard, Music For Masses #2 – du 1er au 30 septembre 2009 au Palais de Tokyo.

Écouter le podcast de Music For Masses #2 sur le site du Palais de Toyko (lien en bas de la page).

Consulter le site web de l’artiste Nicolas Juillard.
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