Bons baisers de Bombay


On dit d’ailleurs officiellement ‘Mumbai’, un nom plus ‘local’ que l’anglicisé ‘Bombay’, qui renvoie la ville à son passé colonial… selon le parti régionaliste à l’origine de la réforme en 1995.

Toujours une étrange affaire que ces voyages d’affaires où ledit voyage dure parfois autant, sinon plus que le séjour lui-même. Et puis, quelle confrontation étrange : assister trois jours durant à des discussions entre jeunes représentants de l’élite de Mumbai, au sujet de parfums et de marques de luxe est forcément déroutant…

Certes, la ville, l’une des plus peuplées au monde, est aussi considérée comme la plus riche de toute l’Asie centrale et du sud. Mais la misère persiste à chaque coin de rue, les bidonvilles voisinent avec les gratte-ciels, les mendiants envahissent les carrefours, des familles  nombreuses vivent sur un bout de trottoir, les caniveaux leur servant de cuisine et de salle d’eau… et au milieu, donc, ces jeunes Mumbaikars, ingénieurs, banquiers d’affaires chez JP Morgan ou Deutsche Bank, ou encore étudiants inscrits dans les universités du pays les plus prestigieuses. Absolument pas victimes de la crise mondiale, plutôt de bonnes têtes de vainqueurs, voire de coupables !

Les réactions du panel nous sont finalement familières, entre aspirations consuméristes, désir statutaire de posséder des marques, affirmation de soi et notamment de sa masculinité (ce sont tous de jeunes hommes). Peut-être que la sensibilité au prix ou le désir statutaire sont un peu plus marqués qu’en Europe par exemple… Mais cela ne renverrait qu’à une simple différence de maturité entre les marchés, l’Inde d’aujourd’hui ayant le même appétit que l’Occident de la décennie 80, les « années-fric »… Là, il faudrait que l’exploration anthropologique prenne le pas sur le regard du consultant en opinion et marketing. Gratter davantage sous la surface, peut-être…

Bien sûr, c’est toujours illusoire de vouloir saisir l’essence d’un pays, ou même seulement d’une ville, en trois jours. Mais la réalité est là : par-delà les particularismes culturels, les lieux se rapprochent, se ressemblent toujours plus. A déambuler dans Mumbai, l’impression est un peu la même qu’à Jakarta ou à Kuala Lumpur. De nouveau, on éprouve ce sentiment (certainement devenu un poncif) que plus ça change, plus c’est la même chose, et qu’au fond, le voyage n’a de dépaysant que ce que le voyageur y met. Un constat déjà magnifiquement mis en littérature par des voyageurs aussi pointus et sans concessions qu’Henri Michaux (Un barbare en Asie, ou, mieux encore, Ecuador, récit sublime et halluciné) ou Nicolas Bouvier (pour l’ensemble de son œuvre).

« L’humanité s’installe dans la monoculture; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. »

Tiens, encore du Lévi-Strauss

Publicités