La guerre du bleu : « Le bleu du ciel » de Georges Bataille vs. « Bleu Ciel » d’EDF


Georges Bataille, Le bleu du ciel - Collection L'Imaginaire/Gallimard

Tapez « le bleu du ciel » dans Google, et voici ce que vous devriez obtenir :

A ma gauche, un produit ou une marque d’EDF, Bleu Ciel, dont je n’ai toujours pas compris ce que c’était, malgré plusieurs années d’une campagne de pub d’ailleurs assez moche (ceci expliquant peut-être cela). Bleu ciel d’EDF : 0.

A ma droite, un récit de Georges Bataille, Le bleu du ciel, écrit en 1934-35, et publié pour la première fois dans son intégralité en 1957. Un itinéraire de perdition dans la veine romantique noire, avec un narrateur/personnage principal en droite filiation de ces héros du XIXème siècle, la larme à l’œil et l’âme tourmentée (pensez au narrateur de La confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset : « Alors s’assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse »). Un texte qui, bien que moins travaillé que les œuvres majeures de Bataille, soutient la comparaison avec celles-ci. Le bleu du ciel de Georges Bataille : 1.

Le récit, sous forme de journal intime à la première personne, prend place dans les années 30. Finie l’illusion « dix-neuviémiste » de la Belle Époque et le « rebond technique » post-guerre de 14 des années 20 : le siècle se précipite dans la modernité et les guerres. Et à nouveau siècle, nouvelles affres : obsessions morbides, sexuelles, occultes. Errements d’un narrateur écartelé par ses pulsions destructrices : conflit œdipien, alcool, débauche… On pense également aux premiers récits (d’ailleurs contemporains du Bleu du ciel) de Julien Gracq : Au Château d’Argol et Un beau ténébreux, mais avec davantage d’urgence et de noirceur. Le bleu du ciel s’en distingue également par un style très fluide : des phrases courtes, des incohérences dans les temps grammaticaux qui restituent la langue parlée et donnent au récit un ton de confession nerveuse, rapide, griffonnée.

Derrière ce texte en apparence brut et sans détours, on sent une structure solide, bien ficelée, qui affleure par moments, mais sans lourdeur. On repère au détour d’une page l’imprégnation de l’impératif Kantien et de son ciel étoilé, ou la référence au Swedenborg mystique du Traité des correspondances (« ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ») :

« A un tournant du chemin un vide s’ouvrit au-dessous de nous. Étrangement, ce vide n’était pas moins illimité, à nos pieds, qu’un ciel étoilé sur nos têtes. Une multitude de petites lumières, agitées par le vent, menaient dans la nuit une fête silencieuse, inintelligible. Ces étoiles, ces bougies, étaient par centaines en flammes sur le sol : le sol où s’alignait la foule des tombes illuminées » (p.203)

Un récit tout en agitation émotionnelle et nerveuse donc, une sorte de tempête dans un crâne de jeune homme, qui ferait un peu « tempête dans un verre d’eau », si ce n’était pour l’arrière-plan historique de l’Europe des années 30 : guerre civile espagnole, montée du fascisme en Allemagne… On trouve dans le récit des passages troubles sur une certaine beauté du mal et de la perdition,  des analogies entre perversion sexuelle et nazisme, toute une inscription dans les thèmes surréalistes de l’époque : la noirceur romantique, le jeu contre la morale…

Sainte-Beuve, lors du procès des Fleurs du mal en 1857, avait soufflé à Baudelaire ses fameux Petits moyens de défense où il expliquait notamment la nécessité qu’avait eue le poète de trouver de nouveaux territoires littéraires à explorer :

« Tout était pris dans le domaine de la poésie. Lamartine avait pris les cieux, Victor Hugo avait pris la terre et plus que la terre. Laprade avait pris les forêts. Musset avait pris la passion et l’orgie éblouissante. D’autres avaient pris le foyer, la vie rurale, etc. Théophile Gautier avait pris l’Espagne et ses hautes couleurs. Que restait-il ? Ce que Baudelaire a pris. Il y a été comme forcé » (Sainte-Beuve, Petits moyens de défense tels que je les conçois, août 1857)

Georges Bataille, s’attaquant aux cieux, fait voler en éclats bien et mal, vie et mort, et, observant la « marée montante du meurtre » sous la forme d’une parade d’une section de Hitler Jugend à Francfort, prophétise dès mai 1935 l’horreur absolue de la Seconde Guerre Mondiale et « l’ironie noire » comme seul moyen de faire face, « celle qui accompagne les spasmes dans les moments où personne ne peut se tenir de crier » (p.215).

Une lecture recommandée pour une plongée nostalgique dans la psyché du XXème siècle et ses angoisses de culpabilité, loin de l’univers aseptisé dont semblent parfois rêver les utopies du XXIème siècle, écologiques et hygiénistes… au point de réduire parfois la portée du Bleu du ciel à une description quasi clinique d’un état de dépendance à l’alcool.

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