Ere du faux, art du faux


Grâce à l’émission de Jean-Pierre Pernaut du vendredi 3 avril sur TF1 (Le Monde à l’envers), redécouverte de l’affaire du « faux hall d’immeuble du Havre », qui avait fait tant de bruit fin 2007.

« Le hall d’immeuble est faux ! »

L’idée : puisque les jeunes des cités aiment bien zoner dans les halls d’immeuble, on va leur construire, au pied de la cité, un faux hall d’immeuble (avec fausse cage d’escalier, faux ascenseur, fausses boîtes aux lettres, etc.), à partir d’une structure de type conteneur de frêt portuaire, et ils pourront venir y traîner sans déranger les habitants.

Pour se rafraîchir la mémoire, cliquez sur la vidéo ci-dessus pour revoir le sujet du 12|13 de France 3. Cependant, contrairement à ce que laisse supposer le reportage, tourné dans les tous premiers jours de l’installation du conteneur, cette initiative, unanimement décriée du point de vue politique, a pris fin au bout de deux mois seulement.

Le Havre, ville oublieuse de son passé communiste ?

Première chose qui me frappe en revoyant ces images, les autorités (notamment l’office HLM en charge de ce projet) ont fait preuve d’un sens politique déplorable, ayant apparemment oublié cet enseignement que Marx exposait dans le Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte : tout événement de l’histoire se produit deux fois, la première fois, sous la forme d’une tragédie, la deuxième, sous la forme d’une farce. Surprenant oubli, surtout pour une ville dirigée par le PCF pendant 40 ans !

Ainsi, les squats de (vrais) halls sont une réalité, et, indéniablement, une tragédie pour les habitants des cités du Havre, pour les squattés comme pour les squatteurs. Et ce projet, une répétition, et, indéniablement, une farce, tant il est certain que cela ressemble à une mauvaise blague, voire à de la provocation pure et simple.

De l’ère du faux…

Selon les détracteurs de Nicolas Sarkozy de l’époque, cet épisode traduisait l’entrée de la France dans une nouvelle ère, plus brutale, plus décomplexée, volontairement ironique et souvent méprisante vis-à-vis des défavorisés.

Difficile de leur donner tort a posteriori. Il suffit de repenser aux propos de Sarkozy au Salon de l’Agriculture en 2008 (« casse-toi, pauv’con »), ou à ceux de Jacques Séguéla début 2009, en défense du chef de l’Etat, expliquant qu’on a vraiment tout raté dans sa vie si on n’a pas de Rolex au poignet à 50 ans !

Moralité : aux riches et puissants, les vraies Rolex et les habitations de luxe, aux pauvres, les contrefaçons et les faux halls d’immeubles…

Fait notable d’ailleurs, la recrudescence récente des spams provenant de revendeurs de fausses montres (« Réplique de montres » prenant la première place au hit-parade mensuel du spamming établi par McAfee en février 2009).

Pour avoir reçu plusieurs de ces spams, je peux même préciser que certains se réclament explicitement des – supposées… – valeurs du chef de l’Etat. Ils développent une argumentation du type : « voyez Sarkozy, il a tout compris, il a une belle femme et une belle montre, tout le monde le respecte, vous aussi vous pouvez être aimés et respectés avec une belle montre… ».

Bienvenue, donc, dans l’ère du faux !

…à l’art du faux

Mais au fond, pour revenir à ce projet de faux hall d’immeuble, je n’arrive pas à m’empêcher de penser que son péché originel est de s’être placé sur le terrain politique. A bien y regarder, les arguments avancés par les promoteurs de l’opération ne sont en effet pas tant politiques qu’artistiques.

Jean-Pierre Niot, directeur de l’office HLM à l’origine de ce projet, ne parle-t-il pas d’un « objet, un petit peu hors du commun », à caractère essentiellement « expérimental » ? Un discours devenu un lieu commun de l’art contemporain.

On pourrait également rapprocher ce projet de pratiques artistiques développées aux Etats-Unis à partir des années 70 et essentiellement fondées sur la reproduction, le mimétisme, la reprise. Happening, remake, reenactment, fake : on ne manquerait pas de mots techniques pour disserter académiquement sur cette expérience, si elle avait été effectivement portée par le monde de l’art et non pas par celui de la politique.

Enfin, l’essence même de ce projet rappelle les figures de style qui fondent l’humour par l’absurde d’artistes comme les Monty Python, ou encore Raymond Devos. Je ne peux d’ailleurs pas m’empêcher de penser au sketch La mer démontée :

J’avais trois jours devant moi, je dis : « Tiens, je vais aller voir la mer. » Je prends le train, j’arrive là-bas. Je vois le portier de l’hôtel, je lui dis : « Où est la mer ? », « La mer…elle est démontée ! », « Vous la remontez quand ? »

[…]

Alors, je lui dis : « …Les gradins…vous les démontez quand ? », « Quand la mer sera remontée. », « Vous la remontez quand, la mer ? » Il me dit : « Quand vous serez parti ! »

On imagine ce que Devos aurait pu dire, se rendant au Havre pour voir la mer, face au spectacle du montage d’un vrai-faux hall d’immeuble, démonté deux mois plus tard !

Fausse politique, vraie oeuvre d’art

Les commentateurs de l’époque étaient d’ailleurs assez partagés. S’ils dénonçaient l’expérience comme politiquement abjecte, ils ne pouvaient cacher une forme de fascination vis-à-vis d’un acte s’inscrivant dans une certaine esthétique de l’absurde.

Voilà ce qui rend malgré tout ce projet « sublime » à mes yeux – d’après le sens que Kant donnait à ce terme dans sa philosophie esthétique : un sentiment déstabilisant, vertigineux, d’attirance et de répulsion mêlées… – et lui fait gagner ses galons de vraie oeuvre d’art.

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