Istanbul Modern, Istanbul, Turquie


Inauguré fin 2004 sur le modèle de la Tate Modern à Londres, Istanbul Modern est probablement l’un des meilleurs musées de la ville. Sa collection d’art contemporain n’a rien à envier à certains des « grands » musées d’Europe occidentale ou d’ailleurs.

L’espace de cet ancien entrepôt situé sur le Bosphore est vaste, et répond au cahier des charges de tout musée moderne et tendance qui se respecte : salles modulables accueillant des collections permanentes et expos temporaires, boutique, café restaurant, salle de projection, bibliothèque, etc.

Trois expositions sont à l’affiche en ce moment : les collections permanentes et leur prolongement New Works, New Horizons, ainsi que deux expos temporaires : Paradise Lost (25 mars au 24 juillet 2011) et, déjà terminée, Yao Lu’s New Landscapes (19 janvier au 22 mai 2011).

Des collections permanentes, on retiendra :

  • Eye Catching 1, 5 et 6 (2003) de Jennifer Steinkamp. Une série d’arbres numériques, images fractales mouvantes grand format projetées sur les murs, véritable « nature artificielle » qui pulse dans la pièce.
  • Northern Smoke (2007), Pae White : du numérique toujours, pour cette image digitalisée de fumée de cigarette, tissée à l’ancienne en un panneau de tapisserie géant de 228×731 cm.
  • The Road to Tate Modern (2003), une vidéo de Erkan Özgen et Şener Özmen. Un film foutraque de 7mn45s, qui met en scène le périple à la Don Quichotte des deux artistes, traversant la Turquie à dos d’âne et de canasson, dans une hypothétique tentative de rallier la Tate Modern à Londres…

New Works, New Horizons présente une sorte de rétrospective de l’art moderne turc, du XIXème à nos jours. Expo à intérêt surtout historique et documentaire, qui montre des œuvres exécutées dans le style des cubistes, fauves ou surréalistes, par des artistes turcs venus se frotter aux « maîtres » français, ainsi que quelques créations contemporaines.

Une courte section est consacrée au photographe chinois Yao Lu, venu présenter ses « nouveaux paysages » (Yao Lu’s New Landscapes). Ses photos vraiment surprenantes composent des paysages « dans le style des peintures de paysages verts de la dynastie Song (960-1279) ». Il « Photoshop » lourdement ses clichés, utilisant notamment les grands filets verts employés dans le bâtiment pour recouvrir les chantiers, et ajoutant à ses clichés de la Chine d’aujourd’hui des détails typiques ou anachroniques : pagodes, maisons, embarcations, oiseaux, calligraphies…
Détail étrange, le commentaire de l’exposition présente les travaux de Yao Lu comme « empreints d’optimisme » : les filets et autres mises en scène de chantier rappelleraient une Chine en pleine croissance, qui se renouvelle sans cesse et fait peau neuve. Pourtant, à y regarder de près, certains détails Photoshop sont plutôt inquiétants : bâtiments qui s’effondrent, ruines, décharges de chantiers… On croirait plutôt avoir affaire à l’envers de la croissance et du miracle chinois : la pollution, le désordre urbain et écologique, etc. Commentaire erroné ? Confrontation irréconciliable des deux points de vue, chinois et occidental, de l’artiste et du spectateur ? Ou interprétation imposée, d’une manière ou d’une autre, par la censure chinoise, et plaquée sur une œuvre qui montre l’exact inverse ?

Enfin, Paradise Lost est probablement le plat de résistance de ce printemps 2011 à Istanbul Modern. Il s’agit d’une vaste expo temporaire rassemblant des artistes de toutes nationalités, et travaillant tous à nous donner leur vision d’un terre bouleversée, d’une nature « irrémédiablement endommagée ». Ici, ce sont les vidéos, les installations pleine salle qui dominent. On retiendra notamment :

  • Migration (2008) de Doug Aitken, artiste d’origine californienne. Un film époustouflant de 24mn qui met en scène des animaux s’appropriant ces symboles de l’Amérique profonde que sont les chambres de motel (Super 8, Motel 6, etc.). La caméra, posée dans les chambres, épie les réactions de chacun des animaux sauvages de l’Amérique (buffle, castor, aigle, hibou, etc.) et les restitue avec un sens esthétique bouleversant. La bande-son, sobre et entêtante, vient renforcer la charge onirique et obsédante de l’ensemble. Un must.
  • Apologies 1-6 (2007-2009) de Shaun Gladwell partage beaucoup de points communs avec cette Migration, et est presque aussi réussi. Il s’agit d’une série de films montrant un motard anonyme, entièrement vêtu et casqué de noir, s’arrêtant sur le bord des routes rapides de l’Australie profonde pour ramasser les carcasses de kangourous renversés par des véhicules. La caméra filme la route et le cadavre en plan fixe. Parfois, des voitures ou des « trains » de camions géants typiquement australiens traversent le paysage et s’en vont. Puis, le motard apparaît, s’arrête près du kangourou, et effectue une sorte de rituel connu de lui seul autour de la dépouille, avant de l’emmener hors cadre – probablement pour l’enterrer dignement dans le bush.
    Une critique, nous dit-on, de la fameuse performance Wie man dem toten Hasen die Bilder erklärt (Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort) de Joseph Beuys, au cours de laquelle, en 1965, il s’adressait à un lièvre mort au cours d’un rituel complexe, mêlant inspiration chamanique et dérision du milieu de l’art. Chez Gladwell, la mort est bien présente, et les victimes réelles. Elles méritent donc des excuses (Apologies), et pas uniquement un rituel métaphysique et allégorique.

Istanbul Modern, Meclis-i Mebusan Cad. Liman İşletmeleri, Sahası Antrepo No: 4, 34433 Karaköy, Istanbul.

Information pratiques et renseignements sur le site Istanbul Modern (en anglais).

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