Musée National d’Art Contemporain (MNAC), Bucarest, Roumanie


Pour comprendre un pays, il n’y a pas mieux que l’architecture. Il faut se promener dans Lipscani, la vieille ville de Bucarest, pour non seulement prendre la température de l’ère post-soviétique, mais remonter les années, les siècles. A son summum avant l’ère socialiste, ce quartier avait valu à la ville son surnom de « Paris de l’Est ». Sous Ceausescu, une grande partie fut rasée pour faire place à de grands boulevards et au gigantesque Palais du Peuple. Le reste de la vieille ville tombe alors en décrépitude, son état empire au cours des années 90 et 00, jusqu’à ce que la municipalité décide d’entamer en 2007 un immense chantier de restauration, toujours en cours à l’heure actuelle.

Le visage du quartier alterne ainsi entre le foncièrement glauque (rues défoncées, boueuses, paquebots de béton en bordure des bâtiments anciens…), le fraîchement rénové (architecture néo-classique pimpante ou églises et palais médiévaux retapés…) et le « tendance » (bars, night-clubs, boutiques de disques ou de fringues indés…). On pense aux quartiers de Berlin Est retapés après 1990 et « boboïsés », comme Friedrichshain, sauf qu’il faudra encore au moins 5 à 10 ans de travaux et de rénovation à Lipscani pour présenter un visage acceptable…

Et toujours, trônant à part, le Palais du Peuple, officiellement rebaptisé Palais du Parlement (le Sénat y siège). Rien moins que le second plus vaste bâtiment au monde, derrière le Pentagone (et considérant que la Muraille de Chine n’est pas un bâtiment à proprement parler). Chacun se fera son opinion, sur place ou sur photos, mais je trouve que ça aurait pu être pire, il est loin d’être aussi sinistre, massif et « stalinien » que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Je n’ai pas de goût particulier pour le néo-classique, mais un effort a été fait pour orner le bâtiment, il y a un travail d’enjolivement sur les chapiteaux, les rambardes des terrasses, les frontons… Lorsque la journée est ensoleillée, le résultat est plutôt impressionnant et réussi.

A l’arrière du bâtiment, et repérable aux structures en verre greffées sur la façade, se trouve le Musée National d’Art Contemporain (MNAC). Inauguré en 2002, il abrite comme tout bon musée d’art contemporain salles d’expositions temporaires, librairie, bibliothèque, café avec terrasse panoramique, etc. Là aussi, il faudra probablement des années pour que la fréquentation se développe à la mesure du potentiel du lieu. Le Palais offre bien évidemment des salles spacieuses, les éclairages sont soignés, les installations neuves et fonctionnelles… mais personne ou presque ne se promène dans les quatre étages qu’occupe le musée.

Pourtant, une visite au pas de course confirme qu’il y a aussi du potentiel dans les œuvres. Au premier étage, sculptures, peintures et vidéos d’artistes roumains ayant pour thème l’animalité (probablement une survivance de l’expo temporaire ZOOMANIA.RO qui aurait normalement dû prendre fin le 15 septembre dernier). Il y a de la vitalité dans les couleurs et les peintures, de l’humour (How can you destroy the world by accident, 2010, de Larisa Sitar – la réponse étant : un lâcher de chats noirs !), mais aussi du mystérieux, du sombre et torturé (silhouettes humaines dévorées par des animaux, vidéos mettant en scène des êtres costumés en ours et effectuant une danse tribale et chamanique…).

Au second étage, l’expo en cours Balkanology (du 15 octobre au 15 novembre 2010) propose une lecture savante de l’architecture dans les Balkans (au sens élargi d’Europe du Sud-Est, donc incluant Roumanie et Bulgarie). Fidèle à son étymologie, l’expo propose donc une « science », un « discours » sur les Balkans, ou, plus exactement, des propositions élaborées par des cabinets d’architectes, associations d’urbanistes, collectifs de penseurs. Le parti-pris est d’offrir une relecture de l’histoire architecturale contemporaine de villes emblématiques (Pristina, Zagreb, Bucarest, Sofia, Belgrade, etc.), de décrypter le climat politique, économique et social qui prévalait au moment de la chute des régimes communistes (à partir de 1990), et d’attirer l’attention sur l’une des principales conséquences de cette chute : l’absence de toute réglementation et de tout plan urbanistique, faute de moyens, de lois, et d’autorité pour faire respecter ces lois. Maintenant que ces régimes sont pour la plupart en voie de stabilisation, il s’agit de proposer des correctifs, et c’est le dernier volet de cette exposition : présenter des plans d’actions, des expérimentations, au niveau d’un bâtiment, d’un pâté de maison, d’un quartier entier. En bref, une initiative passionnante, mais qui met clairement plus l’accent sur l’aspect scientifique de la chose architecturale que sur son aspect artistique. Il faut aimer se documenter plutôt que se distraire, quoi… – et pour ceux qui aiment se documenter, vous pouvez aller faire un tour sur le site du projet Magic Blocks (présenté dans Balkanology), et télécharger gratuitement le livre du même nom qui retrace les analyses et les propositions de ce collectif roumain pour la réhabilitation de Bucarest.

Tout cela ne suffit pas tout à fait à faire de Bucarest une destination prioritaire pour un week-end dans une capitale d’Europe. Mais, adhésion à l’Union Européenne aidant, peut-être que dans 10, 15 ou 20 ans, on trouvera du charme à Bucarest, comme à Prague par exemple…

Musée National d’Art Contemporain (MNAC), 2-4 Strada Izvor, aile E4, Bucarest, Roumanie (entrée depuis Calea 13 Septembrie).

Informations pratiques et renseignements sur le site du MNAC (en anglais).

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