Comprendre l’art contemporain à l’aide d’un sèche-cheveux


Morningmeeting est d’humeur académique en ce moment. Après un sujet de dissertation inspiré par Damien Hirst, voici un autre thème de réflexion sur l’art : peut-on « éduquer » son goût pour l’art ? Un grand classique…

Partant une nouvelle fois du constat d’une coupure entre une bonne partie du public et l’art dit « contemporain », je me dis qu’il doit bien exister des solutions. Certains diront que les artistes n’ont qu’à produire des œuvres de meilleure qualité : c’est une possibilité. Mais pour cette fois, je m’intéresse plutôt au public lui-même. Peut-on éduquer le goût du public pour l’art contemporain ? Après tout, on éduque bien sa sensibilité et ses connaissances en matière d’histoire de l’art à l’École du Louvre, par exemple.

Si l’on s’en tient à une définition de l’art qui ne met en jeu que le beau, la notion d’éducation ne paraît pas très pertinente. « Les goûts et les couleurs… », c’est ce qu’on entend souvent. Ou, sous la plume de Kant :

« Le beau est ce qui plaît universellement sans concept » (in Critique de la faculté de juger)

Mais qu’en est-il dès lors qu’on définit l’art, non plus comme recherche du beau, mais du sublime (autre concept kantien) ? Dans le beau, on est uniquement dans la jouissance esthétique. Dans le sublime, on atteint un autre degré de questionnement. Exemples de sublime selon Kant : l’infini du ciel étoilé au-dessus de moi, et la loi morale en moi. Dans ces deux exemples, même tension, même sentiment trouble d’attirance et de vertige, de désir et de répulsion.

Une autre approche, à laquelle il doit bien être possible de s’initier en fréquentant les lieux d’exposition, en lisant, en se documentant, et en exerçant son sens critique. Même pas besoin d’ailleurs de lire de la littérature savante : l’art contemporain mobilisant par nature des références contemporaines, les clés de lecture sont souvent « profanes », à portée de main (ainsi de l’utilisation de la vidéo par exemple, dans une société où les écrans et le multimédia deviennent omniprésents).

D’un article récent de Rue89 (« Pourquoi les conversations sur les portables nous irritent tant »), je relève ce passage de l’auteur, Guillemette Faure, et cette citation de Lauren Emberson, chercheur en psychologie à l’université de Cornell (États-Unis) :

Les informations que nous collectons ont une fonction prédictive. C’est valable pour les informations auditives comme visuelles. Par exemple, « vous mettrez plus de temps à reconnaître un séchoir à cheveux dans une cuisine que dans une salle de bain »

Marcel Duchamp faisait scandale en 1917 en érigeant un urinoir au rang d’œuvre d’art, inaugurant ainsi sa série des ready-made. Il aura fallu effectivement un peu de gymnastique intellectuelle et cognitive pour reconnaître cet urinoir, présenté dans une galerie,  comme un objet d’art à part entière… Est-ce parce que l’objet était totalement illégitime et inadmissible, du point de vue de nos critères esthétiques, ou bien est-ce parce que nos sensibilités demandaient à être « éduquées », à l’instar du sèche-cheveux dans la cuisine cité en exemple par Lauren Emberson ?

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