Exposition « Radical Jewish Culture » : la scène musicale new-yorkaise au Musée du Judaïsme, Paris, du 9 avril au 18 juillet 2010


Le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, à Paris, rend hommage à un courant méconnu mais fascinant des musiques contemporaines : la Radical Jewish Culture, soit « culture juive radicale ».

L’exposition retrace, grâce à une scénographie efficace mêlant érudition et sens de la mise en scène pop-rock, la genèse de ce mouvement, depuis ses origines (les musiques traditionnelles  klezmer des populations juives d’Europe centrale au XIXème siècle), jusqu’à sa naissance véritable au début des années 1990.

Ce mouvement fédère un ensemble de musiciens, new-yorkais pour la plupart, ayant progressivement revendiqué dans leur pratique instrumentale, chantée, et/ou dans leurs textes, revendications et prises de paroles, une identité juive nouvelle, originale, faite de rupture (incorporation d’éléments jazz, punk, noise, industriels…) et de continuité (klezmer, mystique juive traditionnelle, mémoire du peuple juif et de la Shoah…). Citons, parmi ces artistes précurseurs ou directement rattachés à ce courant, Marc Ribot, John Lurie, David Krakauer ou encore Anthony Feldman. Il naît et se développe au cours des années 1970-80, mais ne cristallise véritablement qu’au début des années 1990.

Le 8 octobre 1992, le musicien et compositeur John Zorn organise un festival-manifeste, intitulé Festival for Radical New Jewish Culture. Il y présente notamment Kristallnacht , « Nuit de cristal », œuvre baptisée en référence au pogrom antisémite perpétré en 1938 dans l’Allemagne hitlérienne. Symboliquement joué à Munich, un des hauts lieux du nazisme, ce concert consiste en une suite de sept mouvements mêlant instrumentation virtuose (clavier, violon, percussions…) et montages sonores (discours d’Hitler, bruits de locomotives, de verre brisé…). La performance, dont le Musée du Judaïsme montre un extrait de 35 minutes, est effectivement radicale. Tour à tour, elle vrille les tympans, stimule l’imagination, serre les tripes…

Il s’agit là du véritable acte de naissance de ce que John Zorn baptise lui-même la Radical Jewish Culture, et dont il devient le chef de file. Dans la foulée, il fonde le label musical Tzadik Records, encore aujourd’hui une  des références absolues en matière de musiques underground, pointues et exigeantes.

Mais au fait, comment organise-t-on une exposition sur un thème musical dans un musée ? Comme l’écrit Marc Ribot dans un manuscrit présenté dans une des vitrines de l’exposition, « écrire sur la musique, c’est comme chanter à propos d’architecture ». Le parti-pris des commissaires est de présenter une exposition ramassée (relativement peu de salles lui sont consacrées), mais extrêmement dense en matériaux en tout genre : vidéos, extraits musicaux, pochettes d’albums, partitions, programmes de tournées, livrets, pamphlets, manuscrits et autres déclarations de foi… Bien entendu, la scénographie fait la part belle au contenu audio et vidéo : un casque qu’on vous remet à l’entrée permet de se connecter sur les très nombreuses bornes qui diffusent des entretiens vidéos réalisés sur mesure en 2008, des extraits de pièces musicales, de concerts live, etc. Enfin, une série de concerts exclusifs est prévue pendant toute la durée de l’exposition, les grands noms de ce genre musical new-yorkais venant se produire à Paris jusqu’en juillet.

Ce qu’il y a de plus fascinant dans ce courant de la Radical Jewish Culture, c’est sa capacité à plaire, séduire, attirer l’auditeur, alors même qu’elle part avec deux gros handicaps : sa nature profondément identitaire (qui pourrait l’aliéner au public non juif), et sa nature radicale (qui pourrait l’aliéner au grand public tout court). J’imagine ici plusieurs raisons pour lesquelles, par-delà sa nature complexe et singulière, cette musique peut exercer un attrait universel (et dont l’exposition rend parfaitement compte)  :

  • Sa force d’évocation, l’universalité de la posture revendicatrice qui la sous-tend, de son aspect « rebelle », extrême, au même titre que d’autres musiques ayant eu un plus large retentissement : reggae de Jamaïque, rock US, etc.
  • L’attrait du mysticisme juif : les termes religieux, les concepts bibliques, les illustrations, plus largement, toute la langue et la culture juive mobilisés par ce courant lui créent une aura de séduction, d’exotisme qui, quand on la réduit à sa lecture « pop » (ce n’est qu’elle n’est pas seulement…), n’a rien à envier à celle d’autres genres musicaux particulièrement codés : hard rock, rock industriel, heavy metal, etc.
  • Son caractère métissé et multiculturel : la Radical Jewish Culture ne se réduit pas néanmoins à un grand recyclage de thèmes populaires ou obscurantistes juifs, mais incorpore des éléments profanes, voire même aussi peu « casher » que jazz, rock, punk, électronique, musiques expérimentales, etc.

Ces différentes influences aboutissent finalement à la création d’un genre sensiblement plus « ouvert » que ce que son nom pourrait laisser penser, comme en témoigne cette citation d’un email envoyé par John Zorn aux commissaires de l’exposition, en 2008, et qui constitue le « mot de la fin » :

« Il est important de se rappeler que la Radical Jewish Culture pouvait signifier des tas de choses différentes…

Pour moi, c’était une affaire de communauté.

Pour Marc, c’était politique, polémique.

Pour Anthony, c’était une esthétique de l’identité.

Pour certains, c’était d’abord de la musique…

Pour beaucoup, c’était juste un cachet !

Mais elle est entrée dans le XXIe siècle et continue de se développer grâce à des voix nouvelles… » (John Zorn, 2008)

On ne saurait mieux conclure !

Exposition « Radical Jewish Culture Scène musicale New York » au Musée  d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris, du 9 avril au 18 juillet 2010.

Information pratiques et renseignements sur le site du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme. On y trouve de très nombreuses informations, un dossier de presse fourni, des pistes pour approfondir les découvertes, ainsi que le calendrier des événements et concerts associés à l’expo.

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