Exposition « C’est la vie ! Vanités : de Caravage à Damien Hirst », musée Maillol, Paris, du 3 février au 28 juin 2010


Ah, les Vanités ! « Vanité des vanités, tout n’est que vanité ! » dit l’Ecclésiaste, ou encore, Memento mori, « souviens-toi que tu dois mourir » ! disait-on aux puissants dans la Rome antique… L’homme face à la mort, formidable thème, matière inépuisable à traitement artistique, abordé à l’occasion sur Morningmeeting. Presque un marronnier, un cliché, un sujet archi-rebattu… Que reste-t-il à montrer, et à dire, de neuf ?

Le Musée Maillol, à Paris, en a fait l’argument d’une exposition regroupant 160 œuvres et une dream team d’artistes à travers le temps, « de Caravage (XVIIème siècle) à Damien Hirst (XXIème siècle) » donc. Et quelle affiche : en plus de Hirst ou du Caravage, on trouvera ainsi, toutes époques confondues, Annette Messager, Georges de la Tour, Zurbaran, Jean-Michel Basquiat, Christian Boltanski, mais aussi, pour ceux dont j’avais déjà touché un mot de leur travail sur les vanités et de leur fascination face à la mort, Miquel Barcelo et Andy Warhol. Exposition remarquable donc, d’autant plus que la juxtaposition des œuvres les plus disparates dans le temps comme dans l’inspiration ou les techniques mises en œuvre pouvait sembler assez casse-gueule, mais la scénographie et le parcours donnent sens et cohérence à l’ensemble.

On devrait d’ailleurs plutôt parler de nightmare team (« équipe de cauchemar »), si l’on suivait le parti-pris des commissaires de l’expo, qui mettent davantage l’accent sur la confrontation à la mort et l’angoisse, que sur  l’humour ou la recherche de « dé-dramatisation » avec laquelle certains artistes ont abordé le sujet.

C’est-à-dire qu’il y a quelques manques malgré tout. Le parcours chronologique et artistique est remarquablement bien construit et documenté, tout en restant facile à appréhender : de la naissance des vanités (XVIIème siècle) aux travaux d’artistes contemporains. Mais certains thèmes sont insuffisamment traités : le jeu avec la mort apparaît dans la présentation des danses macabres médiévales et des cabinets de curiosités des XVIIIème et XIXème siècles, mais rien sur certaines démarches modernes ou contemporaines (Dada, surréalisme…). L’exposition est aussi très centrée sur le monde occidental. On trouve bien quelques artistes étrangers à cette sphère dans la partie contemporaine (Subodh Gupta et son crâne gigantesque, trônant sur des batteries de cuisine : C.B.1 (2009), ou encore les emprunts de Basquiat à la culture vaudou de ses origines haïtiennes), mais rien par exemple sur le pendant des danses macabres dans l’art tibétain.

Et puis la proximité recherchée avec la mort, le jeu pour l’apprivoiser ? L’exposition adopte un point de vue trop sérieux là-dessus. On dirait qu’il s’agit avant tout de se faire peur, de se mortifier. Mais ces vanités sont aussi un moyen de se jouer de la mort. En l’incorporant à des scènes de la vie quotidienne (les vanités du XVIIème siècle, qui peignent l’intimité d’un cabinet, d’un bureau, du recoin d’une chambre ou d’un salon, en renouvelant  au passage le genre de la « nature morte »), on cherche aussi à rendre la mort plus proche, donc moins mystérieuse, moins dramatique, moins effrayante.

On est en revanche d’accord avec l’idée, présentée dans l’exposition, que cette domestication atteint son apogée fin du XXème/début du XXIème siècle. C’est le propos d’une des œuvres majeures présentées au musée Maillol : For the Love of God, Laugh (2007), de Damien Hirst. Le commentaire rappelle utilement comment la mort, domestiquée dans nos pays occidentaux au point de devenir presque rare et accidentelle (versus les masses mourant de faim dans l’Inde de Subodh Gupta), devient tout à la fois un gimmick, un gadget, et un produit marchand. Qu’on pense d’ailleurs à l’utilisation qui est faite de la tête de mort depuis quelques années dans le style soi-disant « rock » des marques de vêtements type Zadig & Voltaire, The Kooples, etc.

A part ces quelques impasses, l’exposition reste remarquable sur de nombreux points. Le nombre et la qualité des œuvres présentées, notamment. Je recommande de ne pas rater, outre les artistes et œuvres cités plus haut :

  • La salle consacrée aux maîtres classiques du XVIIème siècle : Le Caravage, et, à sa suite, Georges de la Tour et Zurbaran. Le traitement de la lumière dans leur peinture est, comme toujours, fabuleux.
  • The Death of God (2006) de Damien Hirst : une tête de mort positionnée au centre d’un immense disque laqué d’une couleur blanc cassé pas très uniforme, et enchâssée de couteaux à large lame. S’en approcher trop, c’est s’empaler et mourir. En notre époque d’individualisme forcené, sommes-nous les nouveaux dieux (avec une minuscule), et cette œuvre dangereuse prophétise-t-elle, au sens figuré comme au sens littéral, notre propre mort ?
  • Gants-tête (1999), d’Annette Messager : un « croquemitaine » fait de mitaines et de crayons de couleur. Le commentaire insiste sur la référence aux cauchemars de l’enfance et le caractère effrayant de la composition.
    Manque à mon avis l’évocation du côté cartoonesque de cette œuvre pour un adulte : là aussi, il faut savoir voir l’humour, le côté ludique qu’il y a à traiter de la mort.
  • Tendre, de Noir (identité nationale) (2008), de Raphael Boccanfuso : gravure sur carte à gratter. Déjà, dans le titre, intentionnellement ou pas, un joli pied de nez à une certaine actualité (même si la gravure, partie d’une série plus vaste, et datant de 2008, pré-existe au débat lancé par Éric Besson). Rien que pour ça, j’en ai acheté une reproduction en poster, numérotée et signée par l’artiste. Tant qu’à faire, soutenons les artistes qui créent plutôt que les débatteurs qui débattent…
  • L’oisillon de Dieu (2000), de Jan Fabre : crâne recouvert d’ailes de coléoptères, et tenant entre ses dents une perruche empaillée. Comme toujours chez Jan Fabre, une œuvre forte, habilement exécutée, immédiatement reconnaissable à travers notamment le clin d’œil adressé par Jan à son ancêtre revendiqué, l’entomologiste Jean-Henri Fabre.

Une dernière réflexion, suscitée par cette exposition, et qui mériterait d’être développée : celle du crâne  (ou, plus rarement, du squelette) donné à voir. Une sorte de « ce qui est à l’intérieur se voit à l’extérieur »… S’exposer comme nu, plus que nu, sans tromperie. Un peu comme la pomme coupée en deux de Mishima (relire Le soleil et l’acier), sauf qu’on cherche ici à survivre, à dompter la mort, mieux, à atteindre une certaine idée de la plénitude, voire du bonheur… Parce qu’en fin de compte, toutes ces têtes de mort, ne dirait-on pas qu’elles sourient ?

Exposition « C’est la vie ! Vanités : de Caravage à Damien Hirst », musée Maillol, à Paris, du 3 février au 28 juin 2010. Informations et renseignements pratiques sur le site web du musée Maillol.

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