Raoul Wallenberg, « Juste parmi les Nations », héros d’art et de chanson


Raoul Wallenberg, juin 1944

Curieux objet journalistique dans le Libération d’aujourd’hui : en page 11, évocation dans la rubrique « L’histoire », sous l’intitulé « Sans nouvelle du résistant Wallenberg, ils se sont tués », du sort de Raoul Wallenberg et de ses proches.

L’article est court, informatif et bien tourné. Le voici in extenso :

Pendant trente-quatre ans, ils ont recherché inlassablement la trace de Raoul Wallenberg, ce célèbre diplomate suédois porté disparu en 1945 après avoir sauvé des milliers de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Mais en février 1979, par désespoir, sa mère Maria Wising Wallenberg et son beau-père, Fredrik von Dardel, ont mis fin à leurs jours en avalant de fortes doses de somnifères. La demi-soeur de Wallenberg, qui a révélé hier les faits, a raconté qu’il avait été « très dur pour eux de n’avoir jamais réussi à trouver Raoul ». En poste à Budapest, Wallenberg avait distribué des passeports suédois et corrompus des fascistes hongrois et des nazis pour sauver des milliers de Juifs. Le diplomate avait disparu après son arrestation par les forces soviétiques en Hongrie, le 17 janvier 1945. Moscou a affirmé qu’il était mort en prison en 1947, mais ses proches et des experts ont inlassablement remis en cause cette hypothèse. Son corps n’a jamais été retrouvé. S’il était en vie, Raoul Wallenberg aurait aujourd’hui 96 ans.

L’histoire en elle-même est très émouvante, du fait du destin exceptionnel de Wallenberg, mais aussi de ce silence à tiroirs. D’abord, trente-quatre années de recherches acharnées mais infructueuses. Ensuite, quasiment jour pour jour, trente années de silence supplémentaires autour des circonstances de la disparition des parents de Raoul Wallenberg. On sait par ailleurs que les propres frères de Raoul, Markus et Jacob, ont toujours gardé le silence et refusé de coopérer avec ceux qui avaient entrepris de continuer les recherches ou simplement d’honorer la mémoire de leur frère. Enfin, soixante-quatre ans après son arrestation, le doute qui entoure sa disparition, toujours persistant. « (Il) aurait aujourd’hui 96 ans » : comme si on voulait encore y croire à tout prix…

Pochette originale du 45 t Wallenberg/Budapest, par The (Hypothetical) ProphetsJ’ai eu connaissance pour la première fois de l’histoire de Wallenberg, il y a quelques années, d’une façon plutôt inattendue et confidentielle. En 1982, Bernard Szajner et Karel Beer, deux musiciens français, ont enregistré sous le nom de The (Hypothetical) Prophets un morceau intitulé « Wallenberg ». Musicalement, c’est une composition électronique minimaliste et froide, dans la veine new-wave, voire cold-wave. Elle développe une atmosphère étrange et envoûtante. Le plus remarquable cependant, ce sont les paroles, déclamées plutôt que chantées (façon spoken words), avec un fort traitement robotique de la voix. Ces paroles consistent en une sorte de cut-up de l’histoire de Raoul Wallenberg. Un texte racontant son histoire est comme passé à la moulinette. Les phrases, et les mots à l’intérieur des phrases, sont réajustés de façon à former une histoire dont des bribes subsistent, mais dont le sens général échappe à l’auditeur. De ce réassemblage de mots émerge une force obscure, hypnotique et poignante qui, à mon avis, illustre bien mieux la légende de Wallenberg que n’importe quel récit historique.

Hommage à Wallenberg - Bernard Szajner, 2008Nouvel exemple de constance dans la durée, Bernard Szajner, qui travaille désormais dans toutes sortes de directions artistiques (installations, sculptures, etc.), a entrepris en 2008 de revenir sur le mythe de Wallenberg. Vingt-six ans après avoir transformé l’histoire de Wallenberg en un cut-up sonore, il récidive de façon tout aussi inspirée, mais cette fois-ci visuelle, en réalisant une sculpture à base de lettres découpées dans un texte imprimé. Ces milliers de lettres, qui avant découpage formaient l’histoire cohérente de la vie de Wallenberg, sont enfilées comme des perles sur un « fil ténu » (fil directeur d’une version « poétisée » de cette vie). Toutes ensemble, elles symbolisent également les milliers de vies sauvées grâce à son intervention.

Un site web dédié à Raoul Wallenberg présente des oeuvres d’art inspirées par lui, dont les sculptures de Bernard Szajner, ainsi qu’une présentation de son travail par Szajner lui-même, avec de nombreuses illustrations.

Les morceaux des (Hypotheticals) Prophets étaient, jusqu’à il y a peu, difficiles à trouver. « Wallenberg », « Person to Person » ainsi qu’un titre solo de Bernard Szajner sont disponibles sur la compilation So Young But So Cold, publiée en 2004 par le label Tiger Sushi. Magie d’Internet, « Wallenberg » est désormais en écoute sur Deezer.

8 réponses à “Raoul Wallenberg, « Juste parmi les Nations », héros d’art et de chanson”

  1. Un récit touchant. J’ai quand même eu du mal à écouter la chanson entièrement. Compte tu par hasard éditer un arbre là-dessus?

  2. Oui, ce morceau, c’est pas du Coldplay, il faut arriver à rentrer dedans…
    Peut-on déjà faire un lien vers une perle ? J’ai vu quelqu’un s’y essayer sur un blog, mais le lien n’a pas fonctionné : problème temporaire ou fonctionnalité pas encore activée ?

  3. A priori on peut faire les liens sans soucis! J’en ai mis pas mal sur mon blog et ça semble fonctionner.

  4. J’avais jamais écouté les paroles de Wallenberg! ça vaut pas Marquis de sade mais c’est mon côté brestois qui ressort toujours!
    Il y avais une bonne new wave française quand même, un peu ringarde mais mes hormones adolescentes me chatouillent toujours.
    Merci pour tes chroniques

  5. Je savais que ce billet allait te faire sortir du bois ! D’ailleurs c’est à toi que je dois la découverte de toutes ces choses, y compris So Young But So Cold… Merci pour le commentaire !

  6. merci pour ce bel article sur Raoul Wallenberg (et sur mon travail), voilà un homme qui n’a pas ménagé sa peine pour devenir un « humain » ! J’ai lu les commentaires avec amusement… Il est vrai que l’époque ne permet pas à beaucoup de prendre le temps d’écouter autre chose que du « prémâché », si bon soit-il, comme Coldplay! De même pour Marquis de Sade, (que j’ai eu l’occasion de croiser via Art Rock, à St Brieuc) ne sont pas des artistes qui nécessitent un « effort » pour « entendre » leur musique et c’est très bien comme ça… Et je dois avouer qu’écouter du szajner ou les prophets requiert un effort insurmontable pour les petites oreilles… Mais, « no danger, no glory »…
    J’espère bien avoir fait partie de cette « new-wave un peu ringarde », à une époque ou j’ai été le seul musicien pour lequel des journalistes des magazines « rock » venaient de Londres pour m’interviewer et voir mes concerts, bien avant la mode branchouille de la « french touch »…

    Encore merci,
    szajner

  7. Bonjour M. Szajner, je suis ravi que vous ayez pris la peine de venir rédiger un petit commentaire amical sur ce blog ! Et ne vous y trompez pas, la personne qui cite Marquis de Sade plus haut est un véritable thuriféraire des musiques new-wave, cold-wave et 80s, de France et d’ailleurs. C’est lui qui m’a fait découvrir ces musiques il y a quinze ans, et nous avons passé des soirées entières à décortiquer amoureusement les morceaux de cette époque. Le « un peu ringard » désigne donc l’affection nostalgique éprouvée pour les musiques de cette époque, et ne dénigre en rien leurs qualités… qui aime bien châtie bien ! Merci donc à vous pour vos travaux artistiques.

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