« Barceló avant Barceló » : Miquel Barceló aux Abattoirs, Toulouse, du 20 novembre 2009 au 28 février 2010


« Un éléphant » paraît-il, « ça trompe énormément ». Donc ce pachyderme en bronze (Elefandret, 2007) qui exécute un gracieux numéro de cirque dans la cour d’entrée des Abattoirs à Toulouse, en équilibre sur sa trompe, n’est pas révélateur du contenu de cette exposition…

Mon premier contact avec les œuvres de Miquel Barceló, c’était justement des sculptures de bronze, exposées à la grotte du Mas d’Azil dans le cadre de l’exposition DreamTime. Ici, aux Abattoirs, pas ou peu de sculptures donc, mais un retour sur le travail « de jeunesse » de Barceló, de 1973 à 1982 (soit avant sa percée internationale à la Dokumenta de Kassel en 1982). Seule une poignée d’œuvres contemporaines sont présentées, dont un gorille visiblement égaré dans la brume de sa toile (2008). Le reste, c’est du « Barceló avant Barceló » : l’artiste espagnol est là, dans ses œuvres, non pas telles qu’on les connaît depuis vingt-cinq ans, mais telles qu’elles se construisaient alors.

Autant le dire, l’exposition prise dans son ensemble est un peu décevante. Certes, on est invités à jeter un œil en coulisses, à trente ou trente-cinq années de distance, dans l’atelier de l’artiste. On y voit s’y former sa création, une œuvre va prendre forme. C’est très didactique. En contrepartie, il y a peu de pièces exposées, et certaines, présentées pour la première fois au public, et provenant des archives privées de Barceló, sont plutôt anecdotiques. Enfin, les commissaires se sont contentés d’organiser l’espace en sections thématiques peu démonstratives : « Livres », « Vanités », « Poésie expérimentale », « Bestiaire », etc. Pourtant, quand on regarde l’œuvre dans le détail, ces thématiques se recoupent beaucoup, et le découpage global apparaît finalement peu pertinent. Allons donc à l’essentiel, droit aux œuvres et sections les plus inspirantes…

La section Portraits et autoportraits montre, dès ses débuts, un Miquel Barceló qui s’expose. Mises en scène d’esquisses, d’outils et d’objets figurant l’artiste par synecdoque…  (pars pro toto, en latin : « la partie pour le tout », par exemple le pinceau, prolongement de la main, symbolise l’artiste lui-même). Barceló met en scène, de façon délibérée, son narcissisme et sa vanité. Il enferme dans de petites boîtes, à la façon de reliquaires profanes, ses clopes, ses poils, ses pinceaux : des bouts de soi, du temps qui passe. Peut-être pas ce qu’il a produit de plus frappant ou de plus original, mais enfin, ça, c’est fait… Puis, même salle, même thématique, des toiles de très grand format mettent en scène des autoportraits aux couleurs dures, à la matière picturale épaisse, tellement qu’on la dirait travaillée pour elle-même, comme le sera plus tard le bronze des sculptures.

Retour dans l’allée centrale où figure, en bonne place, une autre œuvre plus récente : Mobili (2001). Une sorte de gros kart customisé en tête de mort (à moins que ce ne soit l’inverse). Nous sommes donc toujours dans le thème des Vanités, memento mori, « souviens-toi que tu vas mourir », mais à fond à fond à fond cette fois-ci. Installation qui fait naître un sentiment de déjà vu, rappelant l’affiche de l’exposition elle-même (voir en tête de ce billet), montrant un Miquel Barceló jeune et chevelu, rockstar désinvolte jouant avec un revolver et son barillet ouvert. On pense à une sorte de Jim Morrisson (le chanteur des Doors), dans sa prime jeunesse, peut-être hybridé avec du Kurt Cobain (le chanteur suicidé de Nirvana). Quant au kart, je veux le même, dans mon salon.

Dans les années 80, nous disent les commissaires de cette exposition, Miquel Barceló « investigue » plus particulièrement les livres et le savoir. Investigation qui, visiblement, lui donne la trique, si l’on en croit un autoportrait de l’artiste représenté dans son lit (avec morning glory de rigueur), dans une pièce saturée de livres des murs au plafond (Le petit amour fou, 1984). Pendant cette période, Barceló illustre des couvertures de bouquins, de revues. Il transforme des livres entiers en bonbons colorés, en les noyant sous des flots de peinture. Gourmandise. On se demande spontanément ce qu’étaient ces bouquins, s’il dénature des ouvrages rares, illustrés, chers, des incunables. Mais non. Apparemment, ces bouquins : des bottins. Ceux-ci se prêtent bien à l’absorption de la matière picturale, mais on aurait aussi envie de voir dans ce choix un refus de dégrader le savoir que l’on trouve dans les livres « nobles », les vrais livres.

Plus loin, dans une section intitulée « Vanités » (section là encore redondante, tellement le thème traverse toute l’œuvre…), des choses organiques mortes (souris, insectes, doigts de poules…) retournent à la poussière dans de petites cages de bois et de verre (Genèse, 3:19 : Dieu bannit Adam et Ève du Jardin d’Éden : « poussière, tu retourneras à la poussière »). Détail rigolo, Barceló prépare de drôles de cartons d’invitations pour un vernissage à Palma en 1977 : de petites boîtes de Pétri, contenant, en plus du carton d’invitation plusieurs fois plié, un écrin de coton abritant un doigt de poule sectionné. On s’imagine recevoir ça chez soi : non pas la menace d’un quelconque parrain mafieux, mais la déclaration d’insoumission, un brin prétentieuse, d’un jeune coq artiste…

Encore deux sections. L’une, intitulée « Éléments du paysage » (toujours ces titres moches, redondants…), présente entre autres œuvres un beau canevas, entaillé de façon symétrique en son centre, et enduit de peinture, de sorte qu’il restitue l’impression d’une croisée de fenêtre en 3D et prenant bien la lumière. Enfin, mentionnons une section « Bestiaire », avec ses tableaux aux couleurs éclatantes, aux traits anguleux. Par moments, on dirait un peu trop du Keith Harring, en plus sombre. En plus flippant. On se dirige alors vers la sortie.

« Barceló avant Barceló » : Miquel Barceló aux Abattoirs, à Toulouse, du 20 novembre 2009 au 28 février 2010. Informations et renseignements pratiques sur le site web des Abattoirs.

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