Johnny, Clichy, la loi du mort-kilomètre, et moi et moi et moi…


La loi, ou règle, du mort-kilomètre ? Elle existe, d’une certaine façon. Je l’ai rencontrée. Hier, on apprenait dans la soirée qu’un forcené avait agressé six personnes à Clichy (dont une est décédée suite à ses blessures), et que Johnny Hallyday avait été plongé dans un coma profond, à la clinique de Cedars-Sinaï de Los Angeles.

L’agression à Clichy s’est passée à quelques centaines de mètres de chez moi, sur le parcours que j’emprunte au moins deux fois par jour pour me rendre à mon travail et en revenir. Hier, j’arrivais à la hauteur du carrefour en question vers vingt heures et quelques, quand j’ai vu un attroupement et une camionnette TF1. Premier réflexe : « c’est quoi encore ce truc, les gens ont pas mieux à faire… ? ». Second réflexe : « Un reporter TF1, en direct, à 20h ? Houlà, ça dit rien de bon… ». Et là, j’apprends, de la bouche du reporter posté là, au coin de ma rue, ce qui s’est passé vers 17h…

…alors que dans le même temps, aux USA, à 10 000 km de là, les médecins plongeaient Johnny dans un coma artificiel. Et je peux vous dire que sur Twitter et autres, ça y allait les infos sur Johnny (qui d’ailleurs, aux dernières nouvelles, serait plus ou moins tiré d’affaire). Personnellement, Johnny, je m’en fous un peu. J’aime pas particulièrement sa musique, et certains traits de sa personnalité (en tout cas de ce qu’en disent les médias) m’agacent. D’un autre côté, étant d’un naturel curieux, son statut d’icône pop,  d’objet d’étude sociologique et de partie intégrante du patrimoine français m’intéresse. Comme il est difficile d’y échapper, j’ai fini par retenir malgré moi quelques bribes de mélodies, de paroles, et il m’arrive de brailler « l’envie d’avoir envie » ou « allumer le feu », comme ça, pour m’amuser, mi-hommage, mi-dérision…

Bon, et la loi du mort-kilomètre alors ? Cette loi (pseudo-loi, plutôt), présentée comme une technique d’écriture journalistique, stipule que l’intérêt du public pour un (ou plusieurs) décès est fonction de l’éloignement géographique de l’événement. Ainsi, il faut 1 mort à un 1 kilomètre, 10 morts à 10 kilomètres, 10 000 morts à 10 000 kilomètres… pour susciter l’intérêt du public et donc décider un journaliste à couvrir l’événement. Là où Johnny fait exception, c’est que la nouvelle de son hospitalisation, à 10 000 km d’ici, intéresse davantage les Français que la frénésie meurtrière du forcené de Clichy… Comme l’écrivait La Fontaine, « Selon que vous serez puissant ou misérable »…

Bien sûr, comme la plupart des lois ou règles en la matière,  la loi du mort-kilomètre, c’est complètement faux. Mais il y a un fonds de vérité. La notion de proximité comme un des facteurs clés d’intérêt des lecteurs.  Vu comme ça, ça peut paraître mesquin et égoïste, à une époque où tout le monde nous rabâche qu’il faut « penser global », s’ouvrir aux autres, qu’il faut « absolument être international » comme en d’autres temps on était « absolument moderne »… Et pourtant, croyez-moi, ça fait drôle d’être bassiné d’informations sur Johnny tout l’après-midi et toute la soirée, et de ne pas savoir qu’un drame six fois plus grave est arrivé « près de chez vous » (pour paraphraser un titre de film bien connu, avec l’excellent Benoît Poelvoorde).

En réalité, il suffit de vivre une telle expérience pour comprendre l’importance de l’information que certains adeptes des technologies et des médias « 2.0 » baptisent « hyperlocale ». De quoi prédire un bel avenir à toutes les initiatives de médias de proximité. Les gratuits et leurs déclinaisons locales par villes. Les partenariats noués entre de grands organes de presse nationaux et des bloggers impliqués dans la vie locale. C’est ce que font des groupes médias comme The Guardian en Grande-Bretagne (relais bloggers à Cardiff, Liverpool…), The New-York Times avec San Francisco et la Bay Area, ou encore la chaîne de télévision NBC et ses multiples relais locaux aux USA. Là se joue peut-être l’avenir de la presse et des médias…

P.S. : ce blog part un peu en vrille. Promis, bientôt du contenu neuf sur l’art. De nouveaux épisodes de la série Artmeeting sont en cours de préparation. Et la grève des musées nationaux semblant arriver à son terme, je ne désespère pas de trouver enfin le temps d’aller voir l’expo Pierre Soulages à Beaubourg…

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