Les bizarres apparitions photographiques de Chantal Michel


«Während der ganzen Zeit wuchsen und wuchsen die Kinder und stellten nur die eine Frage, während die Erwachsenen ratlos und grossartig lächelnd schrumpften und schrumpften», 1/9 – 2003 Chantal Michel

Est-ce que vous vous êtes déjà demandé ce qui se passait dans votre dos ? S’il n’y avait pas des êtres, des formes, des choses qui évoluaient en lisière de votre champ de vision, dans le décor familier de votre chambre, de votre bureau, de votre salon… ? Des apparitions dont vous ne percevez que très exceptionnellement la trace furtive, parfois, quand vous tournez la tête brusquement, d’un seul coup…

Chantal Michel les as vues. Ou plutôt, mises en scène et photographiées.

Chantal Michel est une artiste suisse allemande, d’une quarantaine d’années, qui travaille essentiellement l’image (photo et vidéo). J’ai découvert son travail par hasard, via le blog Mythologie des lucioles. Elle possède également son propre site internet (en allemand).

Pour l’essentiel, son travail consiste à mettre en scène des archétypes, souvent féminins (la femme fatale, la poupée, la femme d’intérieur, la princesse…), dans des décors volontairement neutres, quelconques, ou encore décalés (des pièces délabrées, un intérieur minimaliste très fifties, des reconstitutions de tableaux d’époque…). Les personnages (en réalité, Chantal Michel elle-même, travestie dans un rôle de composition) sont souvent traités comme de simples mannequins, au sens figuré (êtres humains aux poses hiératiques), voire littéral (poupées et marionnettes géantes). De la tension entre ces personnages stéréotypés, et des décors banals ou typiques jusqu’à la caricature, naît un sentiment de déjà vu et de décalage fascinant et troublant. Un travail qui me fait penser à la mise en scène de la pochette de l’album 20 Jazz Funk Greats de Throbbing Gristle, qui montre au recto une photo du groupe souriant dans un paysage bucolique, et, au dos, ou alternativement selon les éditions, la même scène, sauf qu’on devine un corps nu étendu à leurs pieds dans l’herbe verte.

Je recommande tout particulièrement cette série datant de 2003, dont est extraite l’image ci-dessus. Ici, le caractère surnaturel de l’apparition est renforcé par la mise en scène, extrêmement soignée : une pièce délabrée, insalubre, une forme fantomatique vêtue de blanc, aux cheveux très noirs, qui rappelle nécessairement, jusqu’à la caricature là encore, les représentations traditionnelles des revenants. On pense ainsi aux légendes des « dames blanches », ou aux esprits du folklore japonais traditionnel, remis au goût du jour par les films d’épouvante comme Dark Water, auquel la composition ci-dessus fait irrésistiblement penser.

J’aime particulièrement la façon dont cette image, très travaillée, parvient à mobiliser un maximum de références culturelles et/ou ayant trait à notre inconscient (la peur de l’abandon, du délabrement, de la mort, du suicide, la paranoïa, les légendes de fantômes, etc.), sans pour autant sombrer dans le baroque et le mauvais goût absolu. Dans un autre genre, d’autres séries, également très travaillées, parviennent à un résultat tout aussi efficace avec une plus grande économie de sens et des univers moins macabres (mais pas moins évocateurs pour autant !). Elles s’attaquent aux représentations de la femme-objet, aux portraits de genre archétypaux, au mystère de la gemellité, etc.

Dernier détail, cette série datant de 2003 est sobrement intitulée «Während der ganzen Zeit wuchsen und wuchsen die Kinder und stellten nur die eine Frage, während die Erwachsenen ratlos und grossartig lächelnd schrumpften und schrumpften.».

Ach so… ?!? Je crois que ça veut dire quelque chose comme « Pendant tout ce temps, les enfants ont grandi et grandi, et ont posé une et une seule question, tandis que les adultes, sans réponse, ont rétréci et rétréci en souriant largement. »

Si des germanistes lisent ce billet, je suis preneur d’une meilleure traduction…

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