Batman, Bane et la Révolution Française sont dans un bateau…


Disons le tout de suite, cet article n’est pas une critique ciné proprement dite (même s’il y a des spoilers pour ceux qui n’auraient pas encore vu le film). Je me contenterai de dire que j’aime la trilogie, que le numéro deux (The Dark Knight) était exceptionnel, et que ce numéro trois  (The Dark Knight Rises, ou TDKR) est du même niveau (même si je n’ai pas été autant ébouriffé par la mise en scène et les trouvailles techniques, la faute peut-être à des recettes maintenant trop familières après trois épisodes ?). Un ‘bateau’ qui n’a donc rien d’une galère !

Il s’agit plutôt d’un commentaire politique, car, oui, derrière ses gros sabots de film d’action, ce Batman présente, comme les précédents (voire encore plus), un point de vue social et politique assez développé. Le ‘méchant’ principal, qui répond au doux nom de Bane (le ‘Fléau’), incarne en effet un personnage de terroriste déterminé à faire table rase de la ville de Gotham – jusque là, rien de nouveau me direz-vous, sauf que…

En surface, on pourrait penser que les personnages du Joker (‘méchant’ de l’épisode précédent) et de Bane poursuivent le même but : chaos, violence, désordre et destruction. Mais la comparaison s’arrête là. Le Joker représentait à la fois une force malfaisante méticuleuse (ses plans élaborés) et complètement anarchique (mais pas anarchiste), soumise au hasard et aux caprices. Mais surtout, ce Joker était avant tout mû par un ressort profondément égoïste, voire franchement mégalo, ramenant tout à sa personne – avec d’ailleurs autant de masochisme que de sadisme.

Bane est tout le contraire. Il est l’essence même du terroriste, au sens originel (celui de la Terreur, de cette période de la révolution française ouverte en 1793 avec l’accession au pouvoir des révolutionnaires les plus radicaux) : mû non pas par une ambition personnelle, mais par des idéaux. Il est également un anarchiste : contre les pouvoirs, pour la dévolution au peuple et l’organisation spontanée de la base.

Au moment de la sortie du film, le personnage de Bane a beaucoup été décrit comme une entité féroce, à la violence aveugle, une force de la nature élevée dans l’obscurité et incarnant le mal absolu – ce qu’il est par de nombreux aspects. Mais je pense que ces analyses étaient en fait très imprégnées du personnage original de la bande dessinée, que je ne connaissais pas. Il suffit de voir certaines représentations de Bane en BD, sous la forme d’un monstrueux alien de muscles difforme et grotesque, pour comprendre tout l’écart qu’il y a entre les deux personnages.

Mais du coup, ce qui m’a frappé dans le personnage montré à l’écran par Christopher Nolan, c’est justement la façon dont ce Bane-là se démarque de cette caricature ‘d’agent du chaos’. Le personnage montre une maîtrise de soi extrême (bien souvent, davantage que Batman lui-même…), il s’exprime d’une façon très calme, très posée, avec un vocabulaire riche et élaboré, voire même avec une pointe d’accent ‘upper class‘. Là aussi, ça contraste avec le rugissement du Batman, toujours aussi rauque que dans les précédents épisodes…

La référence ci-dessus à la révolution française n’est d’ailleurs pas gratuite. Il suffit de voir les images à l’écran du tribunal populaire présidé par le Dr Jonathan Crane (alias Scarecrow) pour constater l’hommage rendu au Serment du Jeu de Paume de Jacques-Louis David (voir ci-dessus, le tableau achevé par un de ses disciples). Ou encore, de penser à la fameuse Nuit du quatre août (1789), au cours de laquelle les privilèges de la noblesse furent abolis – un geste ici caricaturé en chasse aux riches, déclenchée par Bane et ses partisans. Ou enfin, de se référer au manteau à col relevé de Bane, et à sa façon ‘romantique’ de porter le vêtement, comme l’explique la directrice des costumes sur le tournage :

Chris Nolan thought there was an element about Bane that was of the French Revolution. There was kind of a romanticism about him, as well as being very bad. [laughs] So I tried to combine the jacket with a French Revolutionary-style high-standing collar, which goes up and then comes back down (Lindy Hemming, citée dans cet article de The Atlantic)

Point extrêmement important, comme dit explicitement par un des protagonistes du film, Bane n’a aucun pouvoir dans ce tribunal d’exception. Il n’est ni un leader, ni un homme de justice. Il ne détient à proprement parler aucun pouvoir d’aucune sorte. Sa seule ambition consiste à, selon ses propres termes, redonner le pouvoir au peuple. En cela, c’est un démagogue, une figure de ‘méchant’ certes malfaisante, mais beaucoup moins courante à Hollywood que le dictateur/mégalo/aspirant-maître-du-monde (même si ce dernier se fait moins présent dans les films post-Onze Septembre, la peur du chaos tendant à remplacer la peur du tyran).

Finalement, le seul point décevant dans toute cette construction est l’introduction dans le scénario du film de la bombe nucléaire à retardement. Outre le fait que c’est un élément de suspens usé jusqu’à la corde dans les films d’action, cela rend en fait dérisoire toute cette période de chaos révolutionnaire, cette sorte ‘d’expérience’ à l’échelle d’une ville lancée par Bane et ses partisans – une expérience de toute manière vide de sens, puisqu’elle est condamnée dès le départ à ne durer que quelques mois.

Il aurait été beaucoup plus intéressant de laisser se développer davantage les différentes conceptions du monde qui s’affrontent dans ce film (ordre vs. chaos, riches vs. pauvres, démagogie vs. ploutocratie, etc.), sans avoir à recourir à un tel artifice (de plus, porté par le personnage de Marion Cotillard, probablement le plus faible de toute la galerie des ‘méchants’…). Mais, malgré les presque 3h de pellicule, le bateau était sans doute trop étroit pour porter bien longtemps toutes ces complexités sans sombrer sous la lourdeur du propos…

Dans notre contexte de crise, le discours visant à pointer du doigt les riches, les banques, Wall Street (première cible des terroristes dans TDKR, c’est d’ailleurs la première fois dans la trilogie que la ville de New-York est filmée de façon aussi explicite, non entièrement travestie en Gotham City) présente une telle actualité, et une telle séduction vénéneuse, qu’on se dit qu’au final, Christopher Nolan a peut-être eu peur de la portée symbolique et terriblement actuelle de son sujet – ou qu’il lui a préféré, canons d’Hollywood oblige, une forme de happy end consensuel et obligé ?

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5 responses to “Batman, Bane et la Révolution Française sont dans un bateau…”

  1. Charlot says :

    Du beau, du bon Batman, même si j’avais un faible pour le super-héros christique du second volet et si, comme toi, je pense que Nolan n’a pu (ou voulu) finir proprement.
    La bibise!

  2. morningmeeting says :

    Chouette, hein ? On y prend goût. Et dire qu’à une époque je n’allais voir que des films Coréens sous-titrés en Ouzbèke…

  3. Charlot says :

    Temps, paresse et entertainment… On se fait avoir!

  4. de COUASNON says :

    Hello Marco, moi la scene du tribunal m’a fait plus penser a Fouquier-Tinville ou aux tribunaux revolutionnais des debuts du marxisme ou a la revolution culturelle de Mao’ J’ai pas de references artistiques en tete mais le Serment du Jeu de Paume, cela evoque pour moi les debuts de la Revolution, idealiste, pas sanglante ni terroriste. c.est la "belle"Revolution, celle des debuts. Alors, on peut y voir une Terreur en germe mais cene seront pas les memes acteurs politiques.

    Pour le cote US? J’avoue avoir ete surpris par cette thematique de la revolution anti-riches ds un blockbuster americain. Au-dela des faiblesses que tu decris, notre perception de la resonnance de ce theme dans la societe americaine est-elle la bonne? Les US sont-ils vraiment cette nation encore petroe de certitudes sur ce point comme sur d’autres (role de gendarme du monde, attitude messianique…) ‘ ce film interroge non seulement les americains mais egalement la maniere dont nôus les voyons, et en particulier le manque de nuances que les medias francais apportent a leur analyse sur eux.

    Bon, voila, c’est dimanche, j’arrete…

    Pierre.

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  1. Morningmeeting, le bilan 2012 « Morningmeeting - 31 décembre 2012

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